^^ lE emO Est >>>> Vu dE loin, c'est UnE tache sombre sur la berge du port de l'Arsenal, En contrebas dE l'Opéra-Bastille. De plus près, ce sont de drôles de créatures androgynes vêtues de noir, à la mèche plaquée sur l'oeil, qui semblent sorties tout droit d'un dessin animé japonais. Bracelets à clous et tétines de bébé, piercings et petits noeuds roses, jupes à volants et têtes de mort, chaussettes rayées et vêtements lacérés. Un mélange «trash et mignon», comme ils disent. Bienvenue chez les «Emo». Fans de «emotional hardcore» («emocore»), hard rock mélancolique apparu à Washington dans les années 80, ces 13-17 ans picorent dans le punk, le gothique et le manga. Tous les mercredis après-midi et les week-ends, ils convergent sur Bastille. Le rendez-vous est implicite, c'est leur spot. Curieusement, parmi eux, très peu de Parisiens. Certains passent une heure voire plus dans les transports pour venir jusqu'ici. Ils habitent à Dugny, Ivry, Livry-Gargan, Cormeilles-en-Parisis... «Dans nos coins, y a rien à faire, c'est la dèche. Tu te fais insulter par les wesh (les ex-racailles). Là-bas, on nous traite de satan, de Tokio Hotel, ou de gothico-suicidaires !»
Ce ne sont pas des copains d'école ou de quartier. Ils se sont rencontrés via leurs blogs ou sur MSN. Pourquoi Bastille ? «Les premières boutiques pour notre style vestimentaire ont commencé ici, donc après on s'est posés là», explique Morgan, 16 ans, cheveux sculptés en soleil et tee-shirt orange fluo barré d'un «pénitencier de la connerie humaine», surnommé Naruto d'après un personnage de manga. Quand ils ne traînent pas là, ils sont pour la plupart en BEP, CAP ou en apprentissage.
Sur le papier, ou plus précisément sur leur Skyblog, ils affichent une posture sombre, des prétendus penchants dépressifs, un côté «j'en ai marre de la vie». «Par exemple, si on casse avec son copain, ça va être tout de suite déprime totale et scarifications. On a besoin de se faire mal», raconte Lilow, 17 ans, le nom de son meilleur ami, Taydi, gravé à la lame de rasoir sur le haut du bras. Dans la vraie vie, ils passent plutôt leur temps à se papouiller et jouer au papa et à la maman. «On se crée des familles imaginaires, raconte Morgan. Moi, par exemple, j'ai un frère de bracelet, et une fille qui le considère comme son oncle.» La «fille» en question, Sarah, jolie brune de 14 ans, papillonne, exhibant au passage un bras gauche couvert de coupures.
A la différence de leurs aînés punks ou gothiques, pas d'idéologie chez les Emos, si ce n'est un vague credo «anti-facho». En revanche, ils jouent la carte provoc' d'une nouvelle liberté sexuelle, «l'emosexualité». Qui va des petits bisous compulsifs («Le suçon, c'est la mode, mec») aux «emokiss», roulages de pelles homosexuelles dont les illustrations vidéo inondent YouTube et Dailymotion. A 13, 15, 17 ans, tous se targuent d'être bisexuels. Quelqu'un lance à la cantonade : «Qui est hétéro ici ?» Une main se lève : «Moi, je crois» , répond une jeune fille au sweat à oreilles de chat. «Les hétéros, on les plaint, fanfaronne Jérémy. Nous, on est cool, si on a envie de se faire un câlin, garçon ou fille, pas de souci.»
Leur bible en la matière : les «yaoi» et «shônen ai», bandes dessinées japonaises mettant en scène les ébats de jeunes garçons homos. Difficile pourtant d'identifier un Emo de manière très précise. Des styles voisins brouillent les pistes. Port de l'Arsenal, on croise ainsi des «visual kei», issus de la scène underground japonaise. Comme Geki, 13 ans, veste noire, eye-liner et creepers. Ou encore leurs cousins plus colorés, les «oshare kei», sur le modèle de Laureline, 13 ans, alias Kasumi, keffieh rose, ceinture cloutée rose et cheveux orange taillés en oreilles de chat. Et au sein même de la famille Emo, une hiérarchie distingue les «famous», les stars dont les blogs font référence, et les «fake» (les «faux»), qui copient le look «sans en avoir l'état d'esprit». N'est pas Emo qui veut.